Jamming with Jimi

Touraine, début des années 80, trois personnes dans un petit camion blanc. Le soleil plombe les champs. Je crois que ça fait bien deux heures que nous cherchons la bonne direction, en descendant des litres de bière tiède (Alain Gaschet).

« Tu es sûr que c’est ce chemin-là ? »

C’était le bon. La ferme est au bout de tout, au milieu de rien. Alan Jack vit là, quelque part dans le Sud de la Touraine. Il veut y monter un studio d’enregistrement. Le projet est bien avancé, la plupart du matériel est déjà installé. Pratique, pour qui a un petit travail sonore à effectuer. C’est loin, tout ça. Quelle année ? 1982 ou 83… quelque chose comme ça.

Alan Jack avait la classe des plus grands. Piano blues et rythm n’ blues. Son histoire a croisé le Golf Drouot dans les années 60, et plusieurs groupes plus tard, l’aube des seventies lui a apporté un début de notoriété et un vrai groupe à lui : Alan Jack Civilization.

Ce groupe lui apportera quelques belles tournées avec des grands noms de l’histoire du rock, quelques superbes filles, aussi, certaines célèbres, d’autres non, mais peu importe. Chez lui, près du village de Saint Laurent en Gâtine, le délire était permanent, la musique aussi. Ses amis, qu’on croisait parfois là-bas au milieu de dizaines de musiciens, s’appelaient Bohringer ou Higelin. Rien ne manquait à la communauté, pas même le bus bariolé qui trônait et semblait narguer la campagne tourangelle.

Un copain m’a même assuré y avoir croisé Donovan, mais bon, les produits qui circulaient sur place rendent le témoignage euh…. brumeux. A tel point que les effluves aromatiques ont fini par attirer un jour les sales mouches de la presse, en la personne d’un célèbre plumitif qui cachetonnait pour Paris Match et dont le nom, devenu ensuite une sorte de symbole du journalisme réac, s’écrit en trois lettres et commence par C.. Il a dû le faire exprès.

Mais c’est une autre histoire.

Alan Jack sortira un album « Bluesy Mind » devenu une pièce de collection, une poignée de 45 tours, fera quelques belles tournées, et le temps a passé, sans lui accorder le devant de la scène, auquel, pourtant il aurait largement pu prétendre.

L’amour de Sam Cooke et d’Otis Redding avait croisé nos chemins. L’époque était aussi à l’expérimentation de toutes sortes de substances ce que certains ont payé cash, et au prix fort. Je me rappellerai toute ma vie de l’une de ses dernières phrases, au micro, bien des années plus tard…. Une émission de radio que je voulais faire depuis longtemps. Je crois qu’on parlait de l’intensité, de l’émotion, tous ces trucs-là, il s’est arrêté, et il a ajouté « Tu sais, on n’est pas obligés de se péter la tête pour faire ça…pas obligés… » Il y a eu un silence.

Et puis on a fait « Bring It On Home To Me » en acoustique. Je ne l’ai plus jamais revu. Hépatite. Saloperie d’hépatite.

Bon, je sais j’ai un peu tendance à déraper parfois, à laisser dérouler le vieux film, ne faites pas trop attention, ça finit toujours par passer. Pour le moment, nous sommes au début des années 80 dans un vieux Ford Transit passablement fatigué, sur un mauvais chemin, et il nous faut aller brancher un magnétophone sur cette belle table de mixage qui trône dans une partie nouvellement aménagée de la ferme. Le soir arrive, et Jack entre dans la pièce.

« Tiens, vous avez un magnéto à bande, on pourrait peut-être écouter quelques trucs »

« Quelques trucs ? »

On passe dans l’autre pièce, et il nous sort une malle remplie de bandes magnétique, dont pas une n’est étiquetée. Plus bordélique qu’un musicien, tu meurs. Il a dû entasser tout ça au fil des mois, des tournées, et se dépêcher d’oublier l’existence même de la malle aussitôt après.

Il y avait peut-être là-dedans une demi-douzaine de bandes, sans la moindre indication. Alors, pour pouvoir savoir ce qu’il pouvait bien y avoir dessus, le seul moyen c’était d’écouter.

Je crois bien qu’on y a passé une bonne partie de la nuit. Ses archives, en quelque sorte. Alan Jack était tout sauf archiviste. Il ne possédait même plus un exemplaire de ses disques. À ce moment-là, il s’en foutait. Pour tout dire, je l’ai croisé un jour de foire aux disques à Tours, je suis allé chercher dans les bacs d’un exposant un exemplaire de son foutu 33 Tours « Bluesy Mind » pour le lui offrir. Il était heureux comme un môme. Ce jour-là, visiblement il ne s’en foutait plus du tout.

Les bandes contenaient des concerts, si ma mémoire est bonne, principalement en Italie. On en écoutait un bout, puis on passait à une autre. Au milieu de la pile, une bande était prise « backstage » on entendait la foule, au loin, et deux mecs qui discutaient, en échangeant quelques notes par-ci par-là. Jack au piano et un guitariste. J’ai cherché un moment… et puis j’ai demandé à Jack, avant de dire une connerie :

« Mais qui c’est avec toi à la guitare ? »

« Hendrix !»

Des années plus tard, au moment de faire notre émission de radio, l’impression ressentie ce soir de 82 (ou 83, va savoir) est intacte. Alan Jack est de retour, son album a été réédité en CD, il vient même d’en sortir un tout nouveau. L’ambiance est en quelque sorte printanière. Nous sommes une demi-douzaine autour de la table, il est venu avec ses musiciens et même avec une guitare acoustique. Une petite session « unplugged » se profile à l’horizon, bref, on nage dans la sérénité.

De l’autre côté de la vitre, un technicien passe des extraits de l’album, et nous, on se marre, on se raconte…. On en arrive à l’épisode des fameuses bandes

« Au fait, ces bandes, on aurait bien aimé les avoir pour l’émission, tiens. Elles sont devenues quoi ? »

et Jack laisse tomber, presque indifférent :

« J’en sais rien, tu sais, quand on a quitté la ferme, on a tout balancé à la décharge ! »

Alan Jack est parti depuis maintenant plus de dix ans. Les bandes ont disparu, je ne sais pas si quelqu’un les a récupérées, je ne crois pas. D’autres enregistrements existent, mais quelle major s’y intéressera ?

Alain Gaschet

Alan Jack sur Radio Béton (1993)
Part 1 - 45'

Part 2 - 44'

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